Elle dira qu'elle porte une plaie, une douleur insurmontable à la place de cet amour qui était tout. Peut-être ne dira-t-elle rien, qu'elle le regardera, et se demandera avec quels mots il tentera de dissoudre cette douleur... Saura-t-il imaginé ce que cela signifie pour une femme ? Il dira que pour lui aussi, un enfant a disparu, exactement à la même seconde, qu'il a marché dans une ville étrangère en hurlant, en le cherchant, en l'appelant et qu'il n'est pas venu, sait-elle ce que cette folie disparue signifie pour un homme ? Ils ne compareront pas leur souffrance, il dira seulement que c'est aussi une plaie sur le corps des hommes, cet enfant arraché au corps d'une femme.
Il s'approchera d'elle, tendra la main comme pour saisir une de ses pensées, elle laissera faire, ne dira rien, même si elle a encore de la haine dans tout le corps. Elle sourira, les femmes savent faire cela, sourire et ne rien dire... Parler, parler quand tout va bien, retrouver le silence et le désarroi. Elles se taisent, et elles qui ne pensent qu'à la vie, se mettent à penser à la mort, sans fanfaronner, en silence, comme si elle était déjà là, présente en elles, venue délivrer d'un souvenir qu'elle ne peuvent retirer de leur mémoire. Peut-être qu'il dira des mots tendres, qu'il ira chercher des éclairs ou des millefeuilles, un bouquet d'anémones, et qu'il lui parlera comme à une convalescente. Il dira que c'est lui qui va aller faire le thé, qu'il s'occupe de tout, qu'elle n'a qu'à rester là, assise avec ses deux oreillers, son livre retourné sur les pages qu'elle lisait quand il est arrivé. Elle entendra les bruits venus de la cuisine, les tasses posées sur un plateau, l'allumette craquée pour allumer le gaz, et les portes des placards qui claqueront plusieurs fois parce qu'il ne se souviendra pas où se range la théière.
Ils ne parleront ni de la nuit à l'océan, ni du bleu du ciel, ni du Japon. Ils apprendront doucement de nouveaux mots, une autre manière de se parler, plus posée, feront attention à leurs rires, à leurs évocation du passé. Un jour, ils se mettront à penser à cette nuit où il pourront refaire l'amour, cette nuit arrivera, ils se serreront, resteront enlacés très longtemps, sans bouger, sans oser laisser leur voix trahir une déception ou une gêne.
Ils se retrouveront, sans l'avoir remarqué, dans une autre histoire. Différente. Son début leur aura échappé... Pourtant ils se prénommeront encore Adrien et Miléna, ils habiteront cette ville de grande importance, appelée autrefois Ville lumière, et il sera attendri en la voyant revenir, un soir par la fenêtre, tout à ses pensées, souriante, son pieds droit légèrement tourné vers l'intérieur. Il pensera aux oiseaux migrateurs de Tchekhov, et se demandera si c'est d'aller le retrouver qui lui donne le sourire, ou simplement cette joie de traverser un bout de monde.